La Revue — Avant tout le monde.
Par Nathalie K10 octobre 2026

Il y a parfois des libertés qui arrivent avec le temps. Pas celles que l’on imagine à vingt ans, lorsque tout semble encore possible, mais celles qui naissent beaucoup plus tard, après avoir traversé les doutes, les injonctions et cette longue période où l’on apprend à se regarder à travers les yeux des autres. Pour Pascale Arbillot, la liberté est venue en vieillissant. Avec une forme de paradoxe : c’est précisément lorsque les femmes sont encore trop souvent confrontées à la question de leur âge que la comédienne dit avoir commencé à se sentir véritablement libre.
« Moi, il a fallu que je me débarrasse de l’injonction de ma jeunesse pour être libre », explique-t-elle. Une phrase qui résume assez bien son parcours et la manière dont elle regarde aujourd’hui son métier. Elle raconte avoir été longtemps très timide, introvertie, pas toujours capable d’assumer pleinement sa féminité. Et puis, progressivement, quelque chose s’est déplacé. Les enjeux liés à l’apparence ont perdu de leur importance, le regard des autres est devenu moins pesant et, avec lui, une forme de liberté nouvelle est apparue.
Cette liberté se retrouve aussi dans sa carrière. Elle affirme n’avoir « jamais autant travaillé depuis qu’elle vieillit ». Loin de correspondre au scénario selon lequel les actrices seraient progressivement écartées des écrans à mesure qu’elles avancent en âge, son expérience raconte autre chose à travers des rôles qui deviennent plus intéressants, plus complexes, parfois plus audacieux.
« Il a fallu que je me débarrasse de l’injonction de ma jeunesse pour être libre. »
La représentation des femmes au cinéma a changé. Pascale Arbillot voit apparaître davantage de personnages féminins de tous les âges, des femmes qui recommencent leur vie à 50, 60 ou 70 ans, qui connaissent l’amour, le désir, le divorce, les changements professionnels ou les bouleversements personnels bien après l’âge où, autrefois, leur histoire semblait devoir s’arrêter.
Elle cite notamment des actrices qui continuent à occuper l’écran avec une puissance intacte, comme Catherine Frot, Kristin Scott Thomas ou les grandes comédiennes américaines qu’elle regarde comme des modèles.
Une femme n’est plus nécessairement réduite au rôle de mère, de grand-mère ou de personnage secondaire. Elle peut être amoureuse, contradictoire, sexuelle, drôle, ambitieuse, fragile, perdue, conquérante. Bref, elle peut continuer à vivre.
Cette évolution accompagne aussi celle de la société. Les femmes ont davantage de possibilités qu’autrefois. Elles peuvent élever seules un enfant, ne pas en avoir, ne pas se marier, refaire leur vie, travailler, changer de voie. Elles sont moins condamnées à suivre un parcours unique, même si cette liberté reste une conquête permanente.
Pour Pascale Arbillot, le cinéma accompagne cette transformation autant qu’il peut parfois la devancer. « Le cinéma est vecteur de tradition comme il est vecteur de transgression », résume-t-elle. Les histoires racontées à l’écran deviennent ainsi le reflet des changements de société, mais aussi un moyen de les interroger.

Avec l’âge, Pascale Arbillot a appris à regarder la quête de la perfection autrement. Elle parle de la difficulté de se voir vieillir, d’accepter progressivement les changements physiques et de renoncer à cette tentation de vouloir les corriger à tout prix. Elle sait que cette acceptation n’a rien d’évident et qu’elle peut prendre du temps. Deux ans, trois ans parfois, pour parvenir à regarder son visage, son corps et son âge sans chercher immédiatement à les comparer à ce qu’ils étaient auparavant.
« La recherche de la perfection est une folie », dit-elle. Et cette folie, selon elle, touche particulièrement les femmes parce que l’injonction à être parfaite leur est encore profondément adressée.
Accepter de vieillir ne signifie pas cesser de prendre soin de soi ni renoncer à la féminité. Il s’agit plutôt de faire le deuil d’une image impossible à maintenir et de comprendre que la vie ne s’arrête pas lorsque la jeunesse s’éloigne.
Elle préfère ainsi son âge actuel aux années où elle devait encore correspondre à une certaine idée de la jeune femme. Et cette évolution lui a aussi permis d’aborder des rôles qu’elle n’aurait peut-être pas osé jouer auparavant, notamment des scènes de sexualité qu’elle évoque comme un véritable défi personnel. Ce qui aurait pu être vécu comme une contrainte devient alors une manière d’aller là où elle n’est pas totalement à l’aise, de sortir de sa zone de confort et de continuer à se découvrir.
La recherche de la perfection est une folie.
Le métier de comédienne pourrait facilement devenir un espace où l’on projette ses propres blessures, ses doutes ou ses interrogations. Pascale Arbillot refuse pourtant cette lecture. Elle ne considère pas ses rôles comme une manière de résoudre ses problèmes personnels.
Ce qui la nourrit, dit-elle, c’est avant tout le jeu.
Elle choisit un personnage parce qu’il lui parle, parce qu’elle a envie de le défendre, ou parfois justement parce qu’elle sent qu’il sera difficile à jouer. Cette difficulté devient alors une raison supplémentaire d’y aller. Elle ne cherche pas nécessairement à savoir à l’avance ce qu’un rôle va lui apprendre sur elle-même. Elle se laisse plutôt guider par une intuition, une envie, une curiosité.
C’est aussi ce qui explique son attachement à la diversité des rôles. Elle ne veut pas être enfermée dans un genre, notamment dans la comédie, alors même que l’humour occupe une place importante dans son parcours. L’humour, pourtant, dit quelque chose d’essentiel de sa manière de regarder le monde. Elle le voit comme une réaction profondément humaine, presque instinctive, une façon de se protéger sans nécessairement nier la douleur.
Lorsqu’on lui demande ce qu’elle pourrait dire à une femme qui n’ose pas changer de vie, Pascale Arbillot refuse de donner des conseils tout faits. Elle préfère raconter son propre parcours.
Elle est devenue comédienne presque par hasard. Une petite annonce lui avait permis de découvrir un cours de théâtre alors qu’elle était, selon ses propres mots, d’une timidité folle. Ce qui l’a poussée à franchir la porte n’était pas seulement l’annonce d’un cours, mais une phrase qui l’accompagnait : « L’essentiel est de ne pas avoir peur. »
Des années plus tard, cette phrase semble avoir gardé toute sa force.
L’essentiel est de ne pas avoir peur.
Pascale Arbillot sait que la peur n’est pas toujours une ennemie. Elle peut protéger, alerter, signaler un danger ou une situation qui ne nous convient pas. Mais elle peut aussi devenir une prison lorsqu’elle empêche systématiquement de bouger.
Pour elle, il existe une différence entre écouter sa peur et lui obéir. Et lorsqu’il s’agit d’un changement de vie, elle préfère aller regarder ce qui se trouve de l’autre côté.
Elle évoque les personnes qu’elle a rencontrées au cours de sa vie et qui ont gardé certains regrets jusqu’à la fin. C’est ce qui l’effraie le plus. Non pas de se tromper, mais de ne pas avoir essayé.
Changer de vie n’est jamais sans risque. Il y a toujours un gouffre quelque part, reconnaît-elle. Mais ce gouffre fait aussi partie de la vie.
Pascale Arbillot ne prétend pas avoir trouvé une recette. Elle ne donne pas de leçon et ne cherche pas à transformer son histoire en modèle universel. Elle raconte simplement ce que le temps lui a appris. Il faut parfois accepter de lâcher ce que l’on croyait devoir être pour découvrir ce que l’on peut encore devenir.
Et peut-être est-ce là que réside la liberté qu’elle défend avec le plus de conviction : celle de continuer à bouger, à tout âge, sans avoir besoin de savoir exactement où l’on va.
Parce qu’il n’est jamais trop tard pour changer de direction. Et parce qu’au fond, vieillir pourrait aussi être une façon de devenir enfin plus libre.
Nathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin
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