La Revue — Avant tout le monde.
Par Nathalie K7 septembre 2026

À l’adolescence, Gaëlle ne rêve pas de devenir juriste. Elle s’imagine dans la communication, attirée par les idées, les images, les mots et tout ce qui permet de créer.
Mais dans sa famille plutôt universitaire, il faut d’abord obtenir un diplôme solide. Ce sera donc le droit. Elle ne s’y épanouit pas vraiment. Les études lui paraissent trop intellectuelles, trop éloignées de cette part d’elle-même qui cherche déjà à fabriquer, à dessiner, à composer.
Alors, presque en marge de ses études, elle fait de la calligraphie, mettant déjà en avant son besoin de faire travailler les mains, de créer et laisser une trace qui ne soit pas seulement intellectuelle.
Une fois son diplôme de droit obtenu, Gaëlle peut enfin étudier la communication. Elle commence sa vie professionnelle dans un bureau à Bruxelles, mais son envie d’ailleurs est déjà très présente. Elle part aux Pays-Bas pendant ses études, puis passe six mois en Louisiane.
Découvrir d’autres cultures, entendre d’autres langues, observer d’autres façons de vivre, tout cela construit une curiosité qui ne la quittera plus.
Lorsqu’elle rencontre celui qui deviendra son mari, elle lui annonce rapidement qu’elle souhaite vivre à l’étranger. Lui est davantage enraciné. Sa famille, ses amis, ses habitudes sont ici.
Puis il observe autour de lui des personnes qui font le choix de partir changeant alors sa vision. La famille commence alors un parcours qui les emmènera sur plusieurs continents.
La première étape est l’Afrique centrale. Son mari y travaille pour la délégation européenne sur des questions liées à la coopération au développement. Gaëlle s’occupe alors de leurs jeunes enfants et prête ponctuellement main-forte sur de petites missions de communication.
Puis viennent les États-Unis. Son mari part se former en business administration. Gaëlle, avec un visa étudiant qui ne lui permet pas de travailler, choisit de s’inscrire comme élève libre dans une faculté de photographie. Elle y passe deux années à pratiquer la photographie argentique.
Pendant ce temps, un troisième enfant vient agrandir la famille.
Il y a quinze ans, la famille s’installe dans le Genevois, territoire d’origine de son mari et terre de filiation de leurs enfants. Gaëlle se forme alors à la pédagogie Montessori. Elle devient éducatrice et travaille principalement auprès des enfants de trois à six ans.
Elle parle de cette période comme de l’une des plus heureuses de sa vie professionnelle. Pour la première fois, elle trouve peut-être un équilibre entre plusieurs dimensions qui avaient jusque-là avancé séparément : ses enfants, son travail, la transmission et une forme de créativité.
Ses propres enfants, après douze années passées dans un environnement Montessori, rejoignent une école inspirée de la pédagogie Waldorf.
Gaëlle y découvre une conception de l’éducation qui lui parle immédiatement. L’être humain n’est pas seulement une tête à remplir.
Il y a la tête mais aussi le cœur, avec la musique, la peinture, l’expression artistique.
Travailler la matière oblige à recommencer, à résoudre un problème, à accepter que le résultat ne soit pas immédiat. On apprend la patience autant que la technique.
Pour financer les bourses permettant à certaines familles d’accéder à l’école, un marché de Noël est organisé chaque année autour d’ateliers créatifs. Gaëlle s’inscrit à l’atelier laine. Elle retrouve alors une sensation qu’elle connaît. Celle d’être profondément présente lorsqu’elle travaille avec ses mains. Elle se remet alors au tricot et commence à explorer d’autres techniques.
Le travail manuel devient peu à peu une forme de retour à elle-même.
Le travail manuel devient peu à peu une forme de retour à elle-même.
En 2018, un début de cancer est suivi d’un burnout. Tout ralentit brutalement.
Gaëlle reprend ensuite son travail à l’école, mais l’élan n’est plus le même. Elle a besoin de reconstruire. Dans cette période de reconstruction, les mains prennent une importance.
Tricoter lui permet de se concentrer sur un geste simple, répétitif, concret. Une maille après l’autre, quelque chose avance.
Elle réduit progressivement son temps à l’école et commence à développer chez elle de petits ateliers parascolaires autour des travaux manuels.
Toujours avec la nature comme point de départ.
Initiation au tricot, teinture avec des feuilles martelées, argile, tissage, elle transmet ce qu’elle est elle-même en train de redécouvrir.

Ses enfants commencent à partir, le nid se vide.
Et Gaëlle comme son mari comprennent qu’ils ont besoin d’un nouveau projet commun.
Pas simplement d’un nouveau logement, mais d’un lieu. Un endroit qui leur permettrait de rester proches de la nature, d’accueillir, de cultiver, de transmettre et de construire quelque chose ensemble.
Pendant le Covid, ils cherchent. Deux projets de logement participatif échouent.
Puis ils découvrent ce plateau, avec ces vieux murs, les matériaux naturels, l’environnement, l’espace. Le coup de cœur est immédiat.
Le lieu possède une histoire particulière. Avant eux, c’était une chèvrerie où vivaient entre soixante et soixante-dix chèvres. Les anciens propriétaires produisaient du fromage à plein temps.
Gaëlle est attirée par la matière et l’univers des animaux. Son mari, lui, voit immédiatement le potentiel fromager. Les vendeurs, qui pensaient ne jamais pouvoir transmettre l’exploitation autrement que comme un simple bâti, comprennent rapidement que le couple souhaite poursuivre une partie de son histoire. Ils leur transmettent leur savoir-faire.
Pendant quatre mois, Gaëlle et son mari apprennent intensivement. Pendant deux ans, la fromagerie occupe une place considérable dans leur vie. Le projet fonctionne.
Mais au fil du temps, Gaëlle ressent à nouveau quelque chose qu’elle connaît bien : le besoin de créer. Le fromage demande beaucoup, mais ne lui laisse pas suffisamment de place pour expérimenter.
Le lieu est rebaptisé La Fermentière.

En 2025, un troupeau de jeunes chèvres cachemire rejoint la propriété. Gaëlle voulait depuis longtemps travailler la laine et souhaitait que cette nouvelle activité reste liée aux animaux, au lieu et à la transmission.
La chèvre cachemire possède une particularité fascinante. Elle développe son duvet en réaction aux changements de lumière.
Lorsque les jours raccourcissent à la fin de l’été, un mécanisme biologique prépare l’animal à l’hiver. Puis, lorsque les jours recommencent à s’allonger, la mue débute.
Gaëlle choisit de récupérer cette fibre par peignage plutôt que par tonte. Une manière de prendre le temps d’observer l’animal, de respecter son confort et de faire découvrir aux visiteurs le processus réel de production de cette matière.
La première année, elle a passé environ un mois à peigner les chèvres quotidiennement. Trois animaux par jour pour obtenir environ deux kilos de duvet.
Une quantité qui prend une tout autre dimension lorsqu’on sait qu’une chèvre cachemire produit autour de deux cents grammes de duvet par an.
C’est cette prise de conscience que Gaëlle veut transmettre. Montrer qu’entre un animal et un vêtement, il existe une succession de gestes, de matières, de saisons et de savoir-faire que l’industrie textile a souvent rendus invisibles.
« Entre un animal et un vêtement, il existe une succession de gestes, de matières, de saisons et de savoir-faire que l'industrie textile a souvent rendus invisibles. »
À cinquante ans, Gaëlle pourrait regarder son parcours et voir une succession de métiers : juriste, communicante, photographe, éducatrice, fromagère, artisane de la laine.
A l’inverse, elle préfère y voir une continuité. Il y avait déjà la créativité dans la calligraphie, le regard dans la photographie, la transmission dans l’éducation, la nature dans les ateliers.
Gaëlle n’est pas revenue au point de départ. Elle a simplement fini par rejoindre une partie d’elle-même qui attendait depuis longtemps.
C’est l’histoire d’une femme qui a longtemps suivi les chemins que la vie lui proposait, qui a beaucoup bougé, beaucoup appris, élevé ses enfants, changé de métier, traversé une maladie et un burnout, puis qui a commencé à rassembler les morceaux.
Nathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin
La Revue #01
Six femmes, six histoires.
Leurs chemins, leurs choix, leurs fêlures : des récits de vie confiés sans filtre.
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