La Revue — Avant tout le monde.
Par Nathalie K21 juillet 2026


L’expérience fondatrice date de 2003. Robert Emmons, de l’université de Californie, et Michael McCullough demandent à des volontaires de tenir pendant dix semaines un journal hebdomadaire : cinq choses pour lesquelles ils se sentent reconnaissants. Un second groupe note ses tracas, un troisième des événements neutres. Le premier groupe rapporte une meilleure humeur, davantage d’optimisme, un meilleur sommeil et plus d’activité physique. Le dispositif est modeste, les résultats aussi, mais ils ouvrent un champ.
Deux ans plus tard, Martin Seligman et son équipe testent plusieurs exercices sur près de six cents adultes. L’un d’eux, « trois bonnes choses », consiste à écrire chaque soir trois événements positifs de la journée et, surtout, pourquoi ils se sont produits. Six mois après, le bonheur mesuré reste plus élevé et les symptômes dépressifs plus bas. La « visite de gratitude », une lettre écrite et remise en main propre à quelqu’un que l’on n’a jamais remercié, produit l’effet le plus fort, mais il s’estompe en un mois. Une habitude discrète dure plus longtemps qu’un grand geste.
Rébecca Shankland, professeure de psychologie à Lyon, décrit trois mécanismes. La gratitude réoriente l’attention, qui retient alors davantage les événements positifs. Elle réduit les ruminations, ce qui explique le meilleur sommeil. Elle diminue la comparaison sociale, parce que l’on regarde ce que l’on a plutôt que ce qui manque. Rien de mystérieux, donc. Une hygiène de l’attention.
Une étude de l’université de l’Indiana, en 2017, a précisé le mécanisme d’une manière inattendue. Près de trois cents adultes en consultation psychologique ont écrit une lettre de gratitude par semaine pendant trois semaines. Trois mois plus tard, ils allaient mieux que les autres, et l’imagerie montrait une activité accrue dans le cortex préfrontal. Mais ce qui expliquait l’amélioration n’était pas l’abondance de mots positifs dans leurs lettres : c’était la rareté des mots négatifs. La gratitude agit moins en ajoutant du bien qu’en retirant de l’amertume. Détail qui compte : moins d’un quart des participants ont envoyé leur lettre. Les autres en ont profité autant. Le bénéfice tient à la formulation, non au destinataire.

La gratitude agit moins en ajoutant du bien qu'en retirant de l'amertume.
On lit partout que le bonheur serait génétique à cinquante pour cent, lié aux circonstances à dix pour cent et à nos activités à quarante pour cent. Ce « camembert » vient d’un article de 2005 de Sonja Lyubomirsky et de ses collègues. En 2020, l’auteure elle-même a reconnu qu’il s’agissait d’une grossière simplification : les études de jumeaux donnent des héritabilités bien plus élevées, les circonstances pèsent davantage, et surtout ces pourcentages décrivent des différences entre personnes, pas la composition du bonheur de chacune. Le quarante pour cent, écrivent Lyubomirsky et Kennon Sheldon, était probablement une surestimation.
Ce qu’ils maintiennent est plus modeste et plus intéressant : le bonheur peut être poursuivi avec succès, à condition d’y mettre une volonté et une méthode. Les effets sont petits. Une méta-analyse de 2016, portant sur vingt-six études, montre que les exercices de gratitude font mieux que ne rien faire, mais à peine mieux qu’une autre activité engageante. La gratitude n’est pas une recette supérieure aux autres. Elle est une porte d’entrée parmi d’autres, commode parce qu’elle ne coûte rien.
Le psychiatre Christophe André rappelle que notre cerveau donne toujours la priorité aux événements négatifs. Nous sommes assez doués pour nous angoisser, moins pour nous rendre heureux. La psychologie positive, dit-il, n’est pas une méthode pour se rassurer, mais une manière d’ouvrir les yeux. Il décrit le bonheur comme une respiration en deux temps : inspirer et savourer, expirer et redonner. Face à l’adversité, reconnaître ce qui est là, sans pour autant s’y résigner.
Cette lucidité tient à distance les critiques les plus sérieuses. En 2018, les sociologues Edgar Cabanas et Eva Illouz ont décrit, dans « Happycratie », une industrie du bonheur qui rend chacun responsable de son bien-être et masque les causes collectives du mal-être. Le reproche n’est pas sans fondement. Rébecca Shankland elle-même note qu’en entreprise, une gratitude imposée sans changement réel devient contre-productive. Mais entre l’injonction au bonheur et le refus de toute pratique, il reste un espace : celui d’une attention choisie, pour soi, sans comptabilité.

Ce qui ressort de vingt ans de recherche tient en quelques conseils que l’on peut suivre ou non. Varier plutôt que répéter : la même liste chaque soir s’use, et Lyubomirsky recommande un rythme hebdomadaire plutôt que quotidien. Écrire le pourquoi : noter qu’un déjeuner était bon dit peu, noter qu’il l’était parce qu’une amie a pris le temps de venir dit quelque chose. Écrire sans envoyer, si envoyer intimide. Et accepter des effets modestes.
Le bonheur ainsi compris n’est pas un sommet. C’est une manière de regarder le jour qui vient de passer, de retenir ce qui a compté et de laisser le reste. Une pratique, au sens où l’on pratique un instrument : sans attendre d’être virtuose, parce que le geste lui-même fait du bien.
« Reconnaître ce qui est là, sans pour autant s'y résigner. »
Nathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin
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