La Revue — Avant tout le monde.

Art de vivreBien-être5 min de lecture

Faire la paix avec son corps après quarante ans

Par Nathalie K27 juillet 2026

Femme de dos, les mains derrière la tête, face à une fenêtre
Crédit photo © Freepik
On nous a beaucoup dit de nous aimer. Les campagnes, les slogans, les comptes qui célèbrent toutes les silhouettes ont rempli nos écrans depuis quinze ans. Et pourtant, les enquêtes françaises n’ont jamais mesuré autant d’insatisfaction corporelle qu’aujourd’hui. Il y a là un paradoxe qu’il vaut la peine de regarder en face, surtout au moment de la vie où le corps change pour de bon. Peut-être que la question n’est pas de s’aimer davantage. Peut-être qu’elle est de cesser de se regarder tout le temps.
Femme souriante, une tasse à la main, regardant par la fenêtre
Le matin, une tasse, la fenêtreCrédit photo © Freepik

Jamais aussi bienveillantes, jamais aussi complexées

Les chiffres sont têtus. En juin 2026, une enquête Ifop auprès de trois mille personnes a comparé le rapport des Françaises à leur poids sur cinquante ans : soixante-trois pour cent se disent aujourd’hui mécontentes, presque le double de 1998. Soixante et un pour cent se considèrent en surpoids, contre trente-six pour cent en 1997. Trois décennies de discours positifs sur le corps n’ont pas inversé la courbe. Elles l’ont accompagnée.

Chez les femmes de cinquante ans et plus, une autre enquête Ifop, en 2023, dessinait un tableau plus nuancé. Cinquante-quatre pour cent se disent plus épanouies qu’à vingt-cinq ans. Mais soixante et un pour cent ont connu des baisses de moral liées à l’âge, et les complexes se concentrent sur le ventre, les bras, le visage. Plus épanouies et plus complexées à la fois : c’est exactement le nœud de la quarantaine et de la cinquantaine.

Pourquoi « s'aimer » ne suffit pas

La psychologue américaine Renee Engeln a donné un nom à ce qui se joue : la « beauty sickness », une maladie culturelle qui consiste à consacrer une part démesurée de son énergie mentale à son apparence, au détriment du reste. Elle nous maintient face au miroir au lieu de nous tourner vers le monde, écrit-elle. Et l’injonction à aimer son corps, loin d’y remédier, ajoute une case de plus à cocher : il faudrait maintenant, en plus d’être belle, être bien dans sa peau.

C’est de ce constat qu’est née, vers 2015, l’idée de neutralité corporelle. Son inspiratrice, l’Américaine Anne Poirier, l’a formulée simplement : passer de l’insatisfaction à l’amour de son corps est un saut trop long. Entre les deux, il y a une position tenable, que des chercheurs australiens ont définie en 2023 : accepter que les sentiments envers son corps varient, les observer sans les juger, porter l’attention sur ce que le corps permet plutôt que sur ce qu’il montre, et placer sa valeur ailleurs que dans son apparence. On ne demande plus au corps d’être aimé. On lui demande d’être habité.

On ne demande plus au corps d'être aimé. On lui demande d'être habité.

L'écran qui déplace la comparaison

On croyait les réseaux sociaux affaire de jeunes femmes. Une étude publiée en 2024 dans Eating Behaviors a suivi cent quatre-vingt-douze utilisatrices d’Instagram âgées de quarante à soixante-treize ans. Le mécanisme est le même qu’à vingt ans : plus on investit dans ses propres images et plus on perçoit de pression esthétique, plus on intériorise un idéal et plus on se compare à celles qui semblent mieux loties. Seul l’objet a changé. À vingt ans, on compare son poids. À quarante-cinq, on compare son âge.

Cette observation a une conséquence pratique. Trier les comptes que l’on suit n’est pas une coquetterie numérique. C’est un geste d’hygiène mentale, au même titre que fermer une fenêtre sur un courant d’air.

Un mot inventé en 1821

La sociologue Cécile Charlap, dans « La fabrique de la ménopause », rappelle que le mot a été forgé en 1821 par un médecin français, Charles de Gardanne. Avant lui, on parlait de « climatère », une crise de l’âge qui concernait les deux sexes. Au Japon, le konenki désigne encore aujourd’hui le vieillissement des hommes comme des femmes. En nommant la ménopause, la médecine l’a aussi construite comme symptôme, comme déficience, puis comme risque. Et une « ménopause sociale », faite de regards et d’attentes, précède souvent la ménopause physiologique.

La philosophe Camille Froidevaux-Metterie va plus loin. Elle décrit l’invisibilisation dont sont victimes les femmes de plus de cinquante ans, et une sexualité des femmes ménopausées qui demeure « un impensé, un impensable même ». Nous sommes nos corps, écrit-elle, et nous devons les réinvestir pour en faire des sujets. Non pour les rendre conformes. Pour les rendre nôtres.

De l'apparence à la fonction

Ce que propose la neutralité corporelle, au fond, c’est un déplacement du regard. Non plus : à quoi ressemble ce corps ? Mais : que sait-il faire ? Il monte des escaliers, porte des courses, nage, dort, danse, serre quelqu’un dans ses bras. À quarante-cinq ans, il a une endurance, une force, une connaissance de lui-même que le corps de vingt-cinq ans n’avait pas. Les femmes qui pratiquent une activité physique pour ce qu’elle procure, et non pour ce qu’elle corrige, le savent sans avoir besoin d’études.

Le sociologue Jean-François Amadieu rappelle que les discriminations liées à l’apparence sont réelles, qu’elles pèsent sur les salaires, sur l’emploi des femmes de plus de cinquante ans, sur les rôles au cinéma. Faire la paix avec son corps ne consiste pas à nier cette société du paraître. Il consiste à cesser de la faire travailler contre soi, à l’intérieur.

Femme les yeux fermés, visage levé vers la lumière du soleil, feuillage en fond
Le visage offert au soleilCrédit photo © Photo d'illustration

Ce que l'on peut faire, modestement

Il n’y a pas de méthode validée. La littérature scientifique sur la neutralité corporelle est jeune et prudente. Mais quelques gestes reviennent. Reformuler le discours intérieur quand il devient insultant, comme on reprendrait quelqu’un qui parlerait ainsi à une amie. Utiliser le miroir pour s’habiller, pas pour s’évaluer. Diversifier les sources de l’estime de soi : le travail, les amitiés, ce que l’on fabrique, ce que l’on sait. Et se rappeler que cinquante-quatre pour cent des femmes de plus de cinquante ans se disent plus épanouies qu’à vingt-cinq ans. Le déclin n’est pas le seul récit disponible.

Le corps de quarante ans, de cinquante ans, n’attend pas d’être aimé. Il attend qu’on arrête de le juger pour pouvoir, enfin, vivre avec.

« Nous sommes nos corps et devons les réinvestir comme pour les subjectiver. »

Camille Froidevaux-Metteriephilosophe
Nathalie KNathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin

Vous aimerez aussi

Couverture typographique de la revue Enjoyeuse n°01 « Les Jolies Fêlures », récits de vie de six femmes

La Revue #01

Six femmes, six histoires.

Leurs chemins, leurs choix, leurs fêlures : des récits de vie confiés sans filtre.

découvrir
Mains tenant un smartphone, en ville

La lettre

Restons en contact.

Les nouveaux articles et les rendez-vous de la rédaction, directement dans votre boîte de réception.

Newsletter

Précommandes de La Revue, reportages en avant-première, nouveautés.

Mes lectures

Mes lectures

Pour enregistrer vos prochaines lectures, créez un compte gratuitement ou connectez-vous.