La Revue — Avant tout le monde.
Par Nathalie K17 juillet 2026


Sur le fronton de la bibliothèque de Ramsès II, rapporte l’historien Diodore de Sicile, on pouvait lire « maison de guérison de l’âme ». Le mot bibliothérapie, lui, n’apparaît qu’en 1916, sous la plume d’un pasteur américain, Samuel McChord Crothers, dans un article de l’Atlantic Monthly intitulé « A Literary Clinic ». Entre les deux guerres, une bibliothécaire, Sadie Peterson Delaney, en fait une méthode auprès des anciens combattants d’un hôpital de l’Alabama. En 1940, un dictionnaire médical la définit comme l’acquisition d’une meilleure connaissance de soi par la lecture.
Au Royaume-Uni, la pratique a pris une forme très concrète. En 2003, le psychologue Neil Frude lance à Cardiff « Books on Prescription » : des médecins généralistes prescrivent des livres, disponibles en bibliothèque. Depuis 2013, le programme national Reading Well touche des centaines de milliers de personnes chaque année, avec des listes d’ouvrages validés sur l’anxiété, le deuil, la dépression ou la démence. Les médecins étaient déjà là, les livres aussi, les bibliothèques aussi, dit l’un de ses fondateurs : il suffisait de les relier.
La France n’a pas de bibliothérapie sur ordonnance, et le mot ne figure toujours pas dans les dictionnaires courants. Mais elle a Régine Detambel. Écrivaine, kinésithérapeute de formation, elle publie en 2015 « Les livres prennent soin de nous » et forme depuis à Montpellier des bibliothérapeutes qui ne prescrivent pas de manuels de développement personnel. Ce qu’elle défend est presque l’inverse : une bibliothérapie créative, où le livre agit par « le rythme et la musicalité de ses phrases, l’ordre de sa syntaxe, le toucher sensuel de son papier ». La lecture, écrit-elle, a le pouvoir de relancer le désir en nous.
Sa méfiance va autant au pouvoir médical qu’aux lieux communs du bien-être de masse. On ne lit pas un roman pour aller mieux. On lit un roman, et il arrive que l’on aille mieux, parce qu’une phrase a mis des mots sur ce que l’on n’arrivait pas à dire, ou parce que, pendant deux heures, on a respiré au rythme de quelqu’un d’autre.
On ne lit pas un roman pour aller mieux. On lit un roman, et il arrive que l'on aille mieux.
Un chiffre circule beaucoup : six minutes de lecture réduiraient le stress de soixante-huit pour cent. Il provient d’une étude de 2009 commandée par une marque de chocolat et jamais publiée dans une revue scientifique. Il vaut mieux l’oublier.
D’autres travaux tiennent davantage. En 2016, des chercheurs de Yale ont suivi pendant douze ans plus de trois mille cinq cents Américains de plus de cinquante ans : les lecteurs de livres présentaient un risque de mortalité réduit d’un cinquième, soit près de deux ans de vie supplémentaires, même après prise en compte de la santé, du revenu et de l’éducation. C’est une corrélation, pas une cause, mais elle résiste aux ajustements. Au Canada, le psychologue Raymond Mar a montré que l’exposition à la fiction, et non à la non-fiction, prédit une meilleure capacité à lire les émotions sur un visage, et que les lecteurs de romans déclarent davantage de confidents dans leur vie. Lire des histoires rendrait moins seul, parce que l’on y fréquente des personnes.
Un essai en ligne mené en Irlande en 2021 a demandé à des volontaires de lire au lit pendant une semaine : quarante-deux pour cent ont déclaré mieux dormir, contre vingt-huit pour cent dans le groupe sans lecture. Les mesures sont déclaratives. Elles confirment ce que l’on savait sans le dire : un livre avant de dormir n’est pas un écran.

Le baromètre du Centre national du livre, en 2025, dessine un paysage que l’on devine : les Français lisent trois heures quarante par semaine, contre plus de vingt-trois heures passées devant des écrans, et l’écart se creuse. Neuf femmes sur dix disent pourtant aimer lire, et près de la moitié des lecteurs lisent avant de s’endormir. Un quart lisent pour s’évader.
C’est peut-être là que la bibliothérapie prend son sens le plus simple. Non comme un traitement, mais comme un contre-tempo. La lecture est l’une des rares activités qui demandent à la fois de l’attention et de l’immobilité, qui n’offrent aucune notification et qui ne mesurent rien. Une phrase longue oblige à respirer avec elle. Un chapitre impose sa durée. On ne peut pas lire plus vite que le texte.

Il n’y a pas de liste. La psychanalyste et bibliothérapeute britannique Ella Berthoud, qui a tenu des consultations de lecture à The School of Life, propose dans « Remèdes littéraires » des romans pour chaque état, de la rupture à l’insomnie, avec une part d’humour qui dit bien l’esprit de la chose. Régine Detambel conseille plutôt de se fier à ce qui résonne : un titre, une première page, un auteur dont on a aimé la voix.
Ce qui compte tient à peu de chose. Un fauteuil ou un lit, une lampe, un livre choisi, et un moment où personne ne demande rien. Quinze minutes de solitude sans appareil, montrent des chercheurs de l’université de Rochester, suffisent à faire baisser le stress. Si ces quinze minutes se passent en compagnie d’un livre, on est seule et accompagnée à la fois. C’est sans doute cela, une maison de guérison de l’âme : un endroit où l’on entre seule et d’où l’on ressort moins seule.
Nathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin
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Six femmes, six histoires.
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