La Revue — Avant tout le monde.
Par Nathalie K13 juillet 2026


En 2001, le neurologue américain Marcus Raichle inverse une méthode. Plutôt que d’observer ce qui s’active dans le cerveau quand on lui donne une tâche, il regarde ce qui s’active quand on ne lui demande rien. Il découvre un réseau de régions qui s’allument précisément lorsque l’attention se relâche et qu’il baptise « réseau du mode par défaut ».
Ce réseau n’est pas un veilleur économe. Le cerveau consomme environ vingt pour cent de l’énergie du corps au repos, et une tâche concentrée n’y ajoute qu’une fraction. Autrement dit, le cerveau qui rêvasse travaille presque autant que le cerveau qui calcule. Il travaille autrement. Il relie des souvenirs, se projette dans l’avenir, repense une conversation, construit l’image que nous avons de nous-mêmes. Le neuropsychologue Francis Eustache, qui préside le conseil scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires, le décrit comme un réseau central pour la mentalisation et pour notre vie mentale en général. Il est altéré dans presque toutes les pathologies psychiques.
La première victime de la surcharge n’est pas la performance. C’est ce que les chercheurs appellent la métacognition : la capacité à prendre du recul sur ses propres pensées, à se regarder penser. Francis Eustache note que l’épuisement professionnel se caractérise justement par l’incapacité à se détacher. On continue à fonctionner, parfois bien, mais on ne sait plus ce que l’on fait ni pourquoi.
Le neuroscientifique Jean-Philippe Lachaux, qui étudie l’attention à Lyon, ajoute une observation simple : chaque interruption coûte, parce qu’il faut ensuite se souvenir de tout ce que l’on a fait avant. Une alerte sur un téléphone suffit à démontrer que nous ne contrôlons pas entièrement notre attention. Sa recommandation n’est pas de fuir les sollicitations, mais d’apprendre à vivre avec elles « comme un marin le fait avec les vents et les courants » : une intention claire, puis de petites bulles de concentration.
On continue à fonctionner, parfois bien, mais on ne sait plus ce que l'on fait ni pourquoi.
Il y a une idée tenace selon laquelle l’ennui serait un temps perdu. Les travaux récents disent le contraire. En janvier 2025, une équipe de l’Inserm et du Centre de recherche en neurosciences de Lyon, autour de Dezső Németh, a suivi cent trente-cinq volontaires pendant une tâche d’apprentissage. Ceux qui reconnaissaient avoir laissé leur esprit vagabonder, environ un tiers du temps, obtenaient de meilleurs résultats sur l’apprentissage implicite, celui qui s’opère sans que l’on comprenne consciemment la règle. Il ne faut pas s’affoler de ces moments d’égarement, conclut le chercheur, en particulier lorsqu’on apprend quelque chose de nouveau.
Du côté de la créativité, le psychologue Jonathan Schooler estime qu’environ une idée importante sur cinq survient pendant une activité sans rapport avec le problème que l’on cherche à résoudre. Sous la douche, en marchant, en épluchant des légumes. Non parce que ces activités seraient magiques, mais parce qu’elles occupent juste assez l’esprit pour que les processus associatifs prennent le dessus sur les processus de contrôle.
Tout repos ne fait pas la même chose. Une méta-analyse publiée en 2022 dans la revue PLOS ONE a compilé vingt-deux échantillons portant sur les micro-pauses, de huit secondes à dix minutes. Résultat : elles restaurent la vigueur et réduisent la fatigue, de manière modeste mais réelle. Elles n’améliorent pas la performance en moyenne, sauf lorsqu’elles dépassent dix minutes. Trente secondes rendent de l’énergie. Dix minutes rendent de la capacité.
La troisième échelle est la nuit. En mars 2025, des chercheurs du CNRS ont montré, dans Nature Communications, que la force des connexions entre neurones oscille au rythme des cycles veille-sommeil, et que ce n’est pas la quantité de sommeil qui compte d’abord, mais la manière dont il est organisé. Le sommeil ne range pas la mémoire : il la trie, consolide ce qui mérite de rester, efface le reste. Un cerveau privé de cette architecture apprend moins bien le lendemain, quelle que soit sa bonne volonté.

On imagine souvent que se reposer l’esprit suppose de partir loin. Francis Eustache suggère autre chose : changer de rythme et d’environnement plutôt que chercher l’évasion. Les activités manuelles et répétitives, le jardinage, la marche, la cuisine, libèrent l’esprit précisément parce qu’elles occupent les mains. Le psychiatre Srini Pillay, de Harvard, recommande une sieste de dix minutes pour la clarté, une marche sans but en extérieur, et distingue la rêverie constructive, celle qui laisse venir les idées, de la rumination, qui tourne en rond.
Il ne s’agit pas d’ajouter la déconnexion à la liste des choses à réussir. Il s’agit de redonner au vide sa place. Un trajet sans écouteurs. Un café bu sans écran. Une heure le dimanche où personne ne demande rien, pas même nous. Le cerveau sait quoi faire de ce temps-là. Il suffit de le lui laisser.
Nathalie KRédactrice en cheffeReportage par © Nathalie K - Enjoyeuse, magazine féminin
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